La ville est souvent mal aimée des amateurs d'art et même par de nombreux artistes. Pourtant, ceux qui se sont inspirés de la ville ont souvent su le faire par des oeuvres magistrales. Pensons à Marc-Aurèle Fortin, par exemple, qui aimait peindre juché sur une montagne de pneus dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve et cela a donné des vues urbaines étonnantes. Ou encore à ces scènes du port de Montréal ou il créait des jeux de lignes, de formes et de masses spectaculaires en s'inspirant des structures d'échafauds, des bateaux et de la machinerie. Je pense également à Adrien Hébert et à ses formidables scènes urbaines. Voilà pour les anciens. D'autres se sont aussi intéressés à l'urbanité et d'autres le feront dans l'avenir, probablement plus qu'auparavant. Thème plus familier à l'art contemporain, il n'en demeure pas moins que la ville, avec ses usines, ses manufactures et tous ses immeubles industriels peut aussi exprimer une grisaille riche du point de vue pictural. Chose certaine, ce thème traité sans le « trivialiser » contribue à réactualiser l'expression picturale. C'est en tout cas ce que pense Antoine Claes, un artiste qui jusqu'à récemment m'était encore inconnu et pour qui une balade sur l'autoroute 40 dans le secteur des raffineries dans le nord-est de Montréal ou une randonnée dans Charleroi situé au sud-est de son pays natal, la Belgique,  lui offre un véritable spectacle poétique riche pour son inspiration. Il n'a pas tort puisque dans l'expression artistique, le plus important est encore le traitement que l'on en fait et non pas le sujet en soi (bien qu'il ait aussi son importance, mais pas toujours comme on le pense).

Né au début des années 1970, Antoine Claes a étudié en design, ce qui confère certainement à son regard une étincelle singulière. Et puis notre paysage visuel a bien changé au cours des trente dernières années. Il est né avec le jeu électronique et l'informatique, à une époque où tout a changé. Un peu comme les impressionnistes en France qui, jeunes adultes, vivaient l'exaltation de la révolution industrielle (elle est arrivée plus tôt en Angleterre...à l'époque de Turner. Curieux tout de même !). Alors il est normal que la peinture d'aujourd'hui, conçue par des artistes encore dans la trentaine, s'aventure dans un autre ailleurs et d'une nouvelle manière. Le glas a-t-il sonné pour les sujets champêtres au traitement fortement romancé ? Ils ont la vie dure...

N'empêche, tout est dans tout, la peinture va suivre les autres formes d'expression contemporaines, comme la musique, la vidéo et l'informatique. Pour sa part, Antoine Claes a été attiré par le « trash » urbain en se promenant dans le quartier industriel de Toronto. C'est là qu'il a eu son choc architectural. Pour lui, ce fût la révélation, une source inépuisable pour son inspiration. Compositions, structures, matières, lumières : tout lui a sauté en plein visage. L'onde de choc s'est fait sentir dans son être entier. Depuis, l'architecture, et particulièrement celle de la ville industrielle, occupe une place essentielle dans son travail et son esthétisme.

Il ne s'agit pas d'une critique sociale, ni d'un regard inquisiteur sur la société postindustrielle. Le peintre veut avant tout montrer que la beauté, ou ce que l'on nomme ainsi, est une notion évolutive et que, si à une certaine époque, celle où l'industrie était naissante, l'on peignait des sujets ruraux et bucoliques, c'est parce qu'il s'agissait quelque part du passé et non d'un présent et encore moins du futur. Et le passé porte toujours une certaine dose de nostalgie...Aujourd'hui, l'industrie n'a plus de futur, ses jours sont comptés, normal que la nostalgie s'y inscrive comme la rouille sur le métal. Une rouille que l'on voit maintenant comme une patine et non comme une tare.

Les tableaux d'Antoine Claes baignent dans une lumière diffuse qu'une légère brume rend dramatique comme celle qui baignait les paysages de Turner où ceux de Monet au moment de ses fabuleux tableaux s'inspirant de la modernité de l'époque et voilà là une grande réussite pour ce jeune artiste : réussir à transformer notre regard avant que celui de la société tout entière ne le change. Oeuvre prémonitoire.

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